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Le texte suivant est un extrait du chapitre « Les Polaires: des occultistes français se rallient à la croix gammée bouddhiste » du livre « HITLER-BOUDDHA-KRISHNA - Une alliance funeste, du Troisième Reich à aujourd´hui « 

 

Bouddhisme tibétain et nazisme

 

Le cas Jean Marquès-Rivière 

 

L’une des figures les plus marquantes de l’occultisme français fut Jean Marquès-Rivière (1903-2000). Initié aux différentes pratiques du tantrisme tibétain, orientaliste éminent et spécialiste hautement qualifié du sanscrit, théoricien de la conspiration, antisémite fanatique, admirateur enthousiaste de Hitler, chef de police au service des SS, producteur de films de propagande raciste et organisateur de gigantesques manifestations antisémites, il fut condamné à mort par contumace en France pour avoir livré des Francs-Maçons et des Juifs à la Gestapo. Après la guerre, il participa à la construction du monastère des lamas tibétains de Rikon en Suisse, devint ami du XIVe Dalaï Lama et édita un livre consacré au Tantra du Kalachakra. Sa vie et plusieurs de ses publications montrent d’une part que des intellectuels de l’extrême-droite se sentaient attirés par le monde magique et spirituel du lamaïsme (y compris en France) et d’autre part, que les tenants du lamaïsme ne remettaient nullement en cause leur fréquentation étroite avec ces représentants d’une vision fasciste, voire nazie du monde.

 

A l'ombre des monastères tibétains

Jean Marquès-Rivière s'était intéressé dès ses treize ans aux enseignements de Gautama Bouddha. En tant que jeune homme, il fréquentait les manifestations organisées par la Société de théosophie et  l'Association des Amis du Bouddhisme. Quand, en 1925, une délégation tibétaine accompagnée de plusieurs lamas vint à Paris, il saisit l'occasion pour faire la connaissance avec l'un d'entre eux et obtint de lui quelques initiations préparatoires qui lui permirent alors d'utiliser rituellement certains Mantras (formules magiques) et certains Yantras (images). Le poète Maurice Magre a décrit cette rencontre avec des mots fleuris : « Un lama du Tibet était venu, il y quelques années, enseigner sa religion aux Barbares d'Occident, il se serait étonné de trouver, chez l'enfant qu'était alors Jean M. Rivière, une étonnante facilité pour s'assimiler du premier coup les Hiérarchies des divinités tibétaines, pénétrer le mystère de l'incarnation des Boddhisattvas. Car il y a partout des types d'humains qui sont des étrangers parmi leur race. Tel est Jean M. Rivière, il est né tibétain en dépit des lois de l'hérédité et d'une succession de parents français. Aucun lama n'est venu l'instruire dans son enfance. Il a retrouvé tout seul les habitants, les croyances, la sagesse de la patrie où son âme véritable est née. » (1)

 

Marquès-Rivière était un membre actif des Polaires. Lui-même et Maurice Magre composèrent des commentaires pour la première édition de Asia Mysteriosa. (2) Il parle aussi du fait que les anciens sites d'initiation de l'occultisme de l’Europe se sont dissous au plus tard au 17ème siècle. Les derniers représentants de ces centres auraient émigré vers l'Orient et plus spécialement pour le Tibet et y auraient érigé de nouveaux centres. Maintenant, ces sages se manifestent notamment à travers l'Oracle des Polaires et redeviennent ainsi actifs en Europe. (3). Le mot d'ordre de l'Oracle à ses membres résonne ainsi: « Formez le Groupe des Polaires et faites-lui parcourir le Monde. » (4)

 

En 1928/1929, Marquès-Rivière publia quelques articles sur le Bouddhisme dans la Revue Théosophique et plus spécialement sur le Bouddhisme tantrique. A  la même époque, il fit paraître un roman intitulé À l'ombre des monastères thibétains. Il s'agit d'une biographie fictive quelque peu autobiographique. Maurice Magre, dans sa préface, affirme que l'auteur « a appris la langue thibétaine pour s'initier à cette littérature religieuse, d'une prodigieuse richesse et dont nous ne connaissons que quelques fragments. » Puis Magre va parler des sites d'initiation au Tibet: « C'est au Thibet que vivent, dit-on, les sages qui ont le pouvoir de prolonger la durée de la vie, et qui possèdent dans leurs archives, l'histoire de l'Atlantide et de la Lémurie, et aussi l'histoire de l'humanité future dont ils ont la vision par clairvoyance. C'est au Thibet qu'est la mystérieuse Cité de Shambhala, la ville des sages, c'est au Thibet qu'est le Roi du monde. » (5)

 

Le héros de l'histoire est un Européen qui se décide à devenir lama. Il va dans l'Himalaya et y reçoit plusieurs initiations. Avec une connaissance étonnante, le jeune auteur parle ainsi de ses « expériences de la kundalini »: « Je sens alors le feu qui se développe en moi. Le serpent de l'Initiation, la kundalini, déroule ses redoutables anneaux et cette puissance formidable se réveille, genèse occulte de toute magie et principe de toute Initiation. » (6) Plus loin, le livre parle de l'identité personnelle de l'élève et du guru; de la puissance de commandement qui permet aux lamas de commander aux dieux et aux démons, mais aussi du goût des « monstres de l'astral qui se complaisent dans le sang, la pourriture des chairs et l'agonie des hommes. [Mais] devant les glaives flamboyants des magiciens, ils sont devenus des serviteurs dociles et ils attendent les ordres secrets des prêtres. » (7)

 

Nous apprenons à travers plusieurs passages comment ces magies de lamas évoquent les « dieux du cauchemar. » « C'est la danse hiératique et lente des monstres de l'Orient, celle que répètent les moines dans certaines cérémonies occultes et qu'ont conservé les bayadères des temples brahmaniques … » Mais pour rendre ces « êtres invisibles » (les bkah-od) obéissants, il faudra les nourrir avec du sang et des énergies vitales. (8)

           

Le livre atteint son sommet quand arrive la présentation du « Roi du monde », le maître de tous les maîtres. « Sache que règne sur toute la Terre et au-delà le Lama des Lamas, celui devant lequel le Tashi Lama (Panchen Lama) lui-même courbe la tête. Celui que nous appelons le Maître des trois mondes. Son royaume terrestre est caché et nous autres de la 'Terre des Neiges' nous sommes Son peuple. Son royaume est pour nous la Terre promise, Napamakou, et nous portons dans notre cœur la nostalgie de cette contrée de Paix et de Lumière », voilà ce que dit un vieux lama dans le roman et il continue: « Immuable, Il règne sur le cœur et l'âme de tous les hommes. Il connaît leurs pensées secrètes et aide les défenseurs de la Paix et de la Justice. » (9)

 

Alors le lecteur apprend que le Roi de monde était d'origine occidentale et qu'il avait régné « sur une montagne entourée de grandes forêts ». Son emblème de majesté était un svastika sur laquelle se trouvait une Fleur. « Mais les cycles noirs ont chassé le Maître de l'Ouest et Il est venu en Orient chez notre peuple. Il a alors effacé la Fleur et le svastika seul demeure, symbole du pouvoir central du 'Joyau du Ciel'. Sa toute-puissance nous protège mais les lois inexorables des choses nous dominent et devant les cycles sombres, il faut se cacher et attendre. » (10) Car un jour, dit le texte, les « barbares envahisseurs » occuperont le pays et détruiront l'État des lamas. « Pour sauver la Tradition éternelle de la profanation possible, nous fuirons devant les envahisseurs du Nord et du Sud et cacherons à nouveau nos écrits et notre Doctrine », voilà ce qu'annoncent les prophéties. (11)

 

Une fois par an, le Roi du monde, de sa cachette, envoie un messager à Lassa pour y instruire le Dalaï Lama. Ce messager a des traits caucasiens, ce qui indique bien qu'il s'agit d'un 'Aryen'. (12) Pour Marquès-Rivière, le Dalaï Lama est une sorte de manifestation extérieure du roi du monde. « Je sais que la constitution politique du Tibet est intimement liée à la constitution religieuse et que certains secrets métaphysiques et politiques ne sont pas sans un certain rapport occulte. » (13) A côté des « secrets politiques », il voit aussi une sorte de Service secret magique des lamas: « Lhasa tient certains fils en mains, possède certaines oreilles, aussi bien au Sud qu'au Nord, qui pourraient peut-être un jour étonner Moscou ou le Foreign Office … Je connais maintenant les raisons d'être de certains pèlerinages, de certaines ambassades, de certains monastères; mais je n'en dirai pas plus car je ne veux pas trahir mes amis et mes Maîtres. Il y aura des surprises un jour, en Orient, et des nations européennes jouent peut-être actuellement le rôle de dupes et de simples instruments entre les doigts aux longs ongles soignés de certains Lamas. Le jaune connaît le blanc et a vite appris à l'apprécier afin de s'en servir un jour. » (14)

 

En ce qui concerne le palais du Potala, la résidence du Dalaï Lama, l'auteur le décrit comme un magnifique temple de mystères: « Là réside le représentant spirituel de la plus haute doctrine et du plus puissant ésotérisme que je connaisse. Celui qui est dans ces murs possède des pouvoirs dont j'ai déjà entrevu les effrayantes possibilités. Et je sais aussi qu'il y a d'autres mystères, d'autres choses occultes plus redoutables encore qui ne sont révélées qu'aux vieux lamas déjà parvenus au seuil de la mort... » (15) Le héros du roman est reçu au Potala par douze conseillers (Nom Kan') du Dalaï Lama pour tester son aptitude spirituelle. Ils ont « le nez droit et la finesse de la race aryenne. » (16) Celui qui va être initié est rempli d'admiration devant ces connaissances exceptionnelles que possèdent les Nom Kan' des sciences occidentales. Ils parlent avec nonchalance de Kant, Bergson et Freud. Les théories physiques les plus avancées peuvent déjà être lues chez eux dans d'antiques manuscrits. Marquès-Rivière voit dans cette assemblée de Nom Kan'  la fine pointe d'une organisation secrète « qui couvre tout l'Orient et l'unifie spirituellement et certainement aussi politiquement malgré les divergences secondaires de race, de croyance, de religion. » (17) Ces potentats du Potala reconnaissent que le héros du roman (auquel s'identifie l'auteur) possède de grandes possibilités spirituelles mais qu'il doit encore, pendant plusieurs années, se consacrer à l'étude des sciences occultes.

 

Le héros rend aussi visite à l'Oracle d'État (Nechung) du Dalaï Lama qui, dans une séance de transe, prédit la grande guerre (le texte fut publié en 1929): « Je vois … je vois … des peuples, des peuples armés et qui crachent le feu sur la terre, dans la mer et dans les airs … et il y a du sang, des flots, des torrents de sang … et cette mer rouge pourrit … Je vois les infections engendrées de cette pourriture. La maladie, la famine, la mort … et les grands démons du septième enfer sont déchaînés … ils se précipitent vers les lieux de pourriture et ce sont de plus grandes famines et de plus grandes misères … et puis, du sang à nouveau et les nations sont disparues … La terre tremble et les océans se déplacent ». (18) L'humanité serait menacée, selon les connaissances de la « métaphysique jaune », par de soi-disant influences errantes. « Les peuples qui n'ont plus de conducteurs éclairés, de Sages pour les guider, sont soumis aveuglément à ces courants, à ces tempêtes invisibles et les dieux de proie, ceux qui vivent de la chair et du sang des peuples, des dieux qui poussent à la guerre, à la domination, à l'asservissement, les ennemis mystérieux de l'humanité se hâtent de préparer leurs festins démoniaques. » (19)

           

Le roman se réfère aussi au royaume mythique du Shambhala qui est présenté comme un État de guerriers « où plane encore le souvenir du Dieu de la guerre, Gengis Khan. » (20) Le héros du roman est alors abordé par un messager venu de ces mystérieuses contrées cachées avec les mots suivants: « Je suis, mon Fils, un envoyé du Royaume de la vie; notre monastère est l'immense univers aux sept portes d'or; notre Nation est au-dessus et au-dessous de la terre; notre Royaume est dans les trois mondes de ce cycle. » (12) D'après Zam Bhotiva, Marquès-Rivière aurait eu lui-même le message suivant de la part de son guru tibétain: « Dans ton sombre Occident, tourne tes pensées vers Lap-chi-kang (nom tibétain de l'Himalaya). Là veillent les Gardiens de la race humaine. Médite sur eux, médite sur les dieux de l'Himalaya; ils te seront alors visibles. » (22)

           

Le héros (peut-être Marquès-Rivière) était feu et flamme et reconnut: « J'appris les liens secrets entre la Doctrine philosophique et la constitution politique du Thibet. Les trois aspects de l'universelle Science: la Science Théurgique, la Science Spirituelle, la Science Physique et Matérielle sont représentés par les Trois Centres de Force qui dominent le Thibet de leur écrasante splendeur et de leur redoutable puissance. Le Tashi Lama (Panchen Lama) qui commande aux Dieux et aux Démons, qui allume les flammes d'Or devant les statues des Ancêtres par son seul pouvoir magique; le Dalai Lama qui reflète la pure spiritualité, la métaphysique calme et lumineuse de l'Asie; le Bogdo Khan, le Prince de la Mongolie du Nord, puissante influence guerrière et surveillant des sociétés militaires et secrètes de toute l'Asie. » (23) En 1929, cette même année où fut publiée cette Tibet-Story, Marquès-Rivière composa un commentaire sur Asia Mysteriosa, cet oracle des Polaires, dans lequel il] vient à parler aussi d'un centre d'initiation secret à partir duquel sont conduites toutes les activités spirituelles sur la terre. (24)

 

Mais en 1930, il se passa quelque chose de bizarre. Marquès-Rivière voulut publier, avec comme titre Le Bouddhisme au Thibet,  une anthologie de tous ses articles qu'il avait fait paraître sur le Bouddhisme tibétain. Mais avant la publication, il reprit de façon surprenante tous ses manuscrits et interdit à son éditeur d'en publier quoi que ce soit. Cet événement se produisit peu de temps après qu'il eut accompli des rituels secrets du bouddhisme tantrique durant les quels il avait utilisé comme ingrédients du sang et de l'alcool. Ces rituels étaient destinés pour invoquer des  divinités tibétaines colériques (même des démons). Marquès-Rivière se sentit tellement possédé par ces êtres terrifiants que durant des jours, il n'eut plus la force de les chasser. Sa possession mentale frisant quasiment la folie se laisse voir dans les passages les plus remarquables d'un commentaire de l'un des textes de l'Oracle des Polaires. Le démon qui y est décrit, Kala-Nag (serpent noir), est comparé avec des dieux ennemis tirés des cercles culturels indiens et chrétiens. Kala-Nag revêt pour nous un intérêt spécial parce qu'il a beaucoup de ressemblances avec le démon Rahu, ce côté sombre de la divinité principale du soi-disant 'tantra de kalachakra'. Voilà pourquoi nous citons volontiers ce passage:

 

« Kala-Nag, mot sanscrit composé de Kala et de Nag. Chacun de ceux-ci ayant des sens multiples, il sera préférable de les étudier avant de donner une interprétation totale. Kala, ou plutôt Kal, signifie l'Esprit Suprême envisagé comme destructeur de l'univers; ce serait le Satan chrétien, mais plus grandiose encore, car, à l'instar du Dieu Noir des Kabbalistes, il est un des aspects du Démiurge. Il a un sens de mort, de destinée fatale; Kali, forme féminine, a un sens de ténèbres, de nuit. C'est Parvati, femme de Shiva; et pour ceux qui connaissent l'aspect de Shiva, son côté passif ne peut être que terrible et redoutable, […] c'est une des soeurs de Yama, le Dieu des Enfers et de la Mort. [Nag = serpent] En lui-même, il n'a pas de sens maléfique, mais associé à Kala, le signe des Ténèbres, le sens devient effroyable: c'est le Roi noir, le Satan, le principe de différenciation par excellence. Il paraît, selon un étrange symbole de la communication, que c'est un être humain.  Donc, le sens total du mot sanscrit paraît s'appliquer à un être humain exceptionnellement mauvais, tel l'Antéchrist de l'Apocalypse. » (25)

 

Celui qui un jour a jeté un coup d'œil dans le monde des horreurs des démons protecteurs tibétains (Dharmapala) peut aisément s'imaginer à quelles circonstances cauchemardesques était exposé l'auteur. (26) Sans succès, il chercha protection auprès de plusieurs personnes. Ce n'est qu'après l'intervention de Joseph de Tonquédec, exorciste réputé alors à l'archevêché de Paris, que les 'démons' tibétains l'auraient délaissé. Bien des années plus tard, il a prémuni une élève contre les dangers des tantras bouddhistes en l'appelant à la plus grande prudence, le  tantrisme serait « une technique délicate et dangereuse, comme celle des drogues, des danses rythmiques, des sons. Toutes ces techniques corporelles et matérielles sont lourdes, équivoques et redoutables. […] La voie tibétaine est faite pour les Tibétains. Le Bouddhisme tibétain est chamanique et empreint d'une magie lourde et efficace. Ce mélange de chamanisme et de tantrisme ne convient pas aux Occidentaux qui se sentent absolument ‘ perdus’ dans ce monde de forces psychiques souvent dangereuses et qui leur sont étrangères. » (27) Lui-même, comme nous le verrons, ne s'en est pas tenu à ces recommandations.

 

Après ses expériences de frayeurs tantriques, Jean Marquès-Rivière retourna d'abord dans le sein de l'Église Catholique Romaine et publia dans la revue Voile d'Isis un article pro-chrétien dans lequel il suggère que le christianisme offre autant de techniques d'initiation efficaces que le lamaïsme. (28) En 1931, il publie Le Bouddhisme au Thibet. Contrairement  à la première édition (non publiée), il ajoute ici des passages qui disent juste le contraire de son premier jet pro-lamaïste. Le côté magique et quasi démoniaque du tantrisme, dit-il, mélangé aux superstitions locales, aurait pris tout le Tibet en otage. (29) En résumé, les sages lamaïstes sont devenus maintenant des païens malheureux qui doivent être convertis de manière urgente au christianisme. (30)

 

Mais cela aussi devait encore changer! Car entre-temps, Marquès-Rivière passa plusieurs mois en Inde, tourna à nouveau le dos au christianisme et s'adressa à nouveau au tantrisme. Il publia encore avant la guerre trois titres, concernant ce sujet: L'Inde secrète et sa Magie, Le Yoga tantrique hindou et thibétain, et Rituel de Magie tantrique. Les trois livres montrent une claire connaissance des sujets.

 

Chef de la police des sociétés secrètes (S.S.S.) et collaborateur des SS.

En 1931, Marquès-Rivière régla ses premiers  comptes avec la Franc-Maçonnerie alors qu'il était lui-même membre de la Grande Loge auparavant. Il publia un écrit accusateur intitulé La trahison spirituelle de la Franc-Maçonnerie. (31) En 1935, suivit un deuxième livre intitulé : L'organisation secrète de la Franc-Maçonnerie. (32) Cette critique des Francs-Maçons et son antisémitisme radical  facilitèrent, pendant l'occupation de la France, ses offres de service aux Allemands car pour les Nazis, ces thèmes figuraient en tête de liste. (33) Les loges maçonniques allemandes ne furent déjà plus reconnues par les hommes de la SS avant la prise de pouvoir en 1933 et furent soumis sous surveillance constante. En 1933, vint la première vague d'exactions « anti-maçonniques » dans l'espoir de forcer les Loges à se dissoudre par la terreur. Rapidement, des 'frères des loges' disparurent dans les camps de concentration. Dès 1935, Jean Marquès-Rivière trouve des mots pour louer cette brutale manière d'agir. (34)

 

Le chef SD Reinhard Heydrich avait laissé se mettre en place la section des Francs-Maçons dans le ministère de la sécurité du Reich. Là-bas, se trouvait en plus d'un fichier des membres, un temple maçonnique complet à titre d'objet de démonstration, garni de nombreuses têtes de mort. Pour Heinrich Himmler, les loges maçonniques passaient pour être des organisations cachées de la juiverie mondiale. Et pourtant il était attiré par cette ambiance occulte. Il avoua à son médecin Felix Kersten: «  Les SS …  ne sont rien d'autre qu'une contre-loge bien que le Führer ne veuille pas l'admettre. Avec leur aide, sans faire trop de remous, il peut aspirer à occuper toutes les positions de commandement de l'État et du Parti. » (35)

 

Après l'occupation de la France par les Allemands, le service de sécurité de Reinhard  Heydrich vit que l'un de ses devoirs les plus importants serait de « nettoyer » le pays de sa Maçonnerie. Au N° 72 de l'Avenue Foch à Paris, on installa une cellule spéciale de la Gestapo à cet effet. On y accusa la franc-maçonnerie de collaborer étroitement avec les Juifs, les Anglo-saxons, le capitalisme, le communisme et la Résistance. Les Loges furent visitées et dépouillées, les objets rituels et les documents furent confisqués.

 

Le 13 août 1940, sous la pression des Allemands, le Gouvernement de Vichy publia une loi qui interdisait toutes les sociétés secrètes en France. Sous la surveillance du Professeur Bernard Fay, on créa quatre sections pour combattre ces sociétés: le Service des Sociétés Secrètes ou S.S.S. sous la direction de l'amiral Platon; le Service Spécial des Associations Dissoutes, sous l'inspecteur Moerschell; le centre d'Action et de Documentation, sous l'écrivain Henry Coston  et le Service de Police (S.P.S.S.) qui fut dirigé par Jean Marquès-Rivière dès 1942 dans la zone d'occupation Nord. On confia ce poste à cet orientaliste et occultiste renommé à cause de ses positions pro-nazis, son antisémitisme et ses brochures sur la collaboration franco-allemande. (36)

 

Parmi ces brochures se trouve un cahier grand format de 22 pages qui s'intitule Les ouvriers et Hitler. Nous y trouvons la confirmation d'un Jean Marquès-Rivière agitateur politique. Le texte part du principe que toute la classe ouvrière a été trompée par l'Internationale judéo-franc-maçonnique. Les fonctionnaires des usines, de la social-démocratie et du parti communiste sont les bras qui prolongent ce complot. En Allemagne par contre, Hitler et les Nazis ont réussi le 'miracle' d'annihiler l'opposition entre les classes. « C'était là le miracle que les masses et, avant tout, les chefs syndicalistes avaient cru impossible, car ils pensaient que l'élan ne pouvait venir que du dehors, de par le jeu naturel d'une conjoncture florissante. Hitler accomplit le miracle. » (37) Entrepreneurs et ouvriers travailleront ensemble, les deux étant les parties coopérantes dans une dynamique de société nouvelle. Dans le chapitre: 'La foi d'Hitler - Développement et triomphe du National-socialisme', il est dit: « Ainsi se forma en Allemagne, sur le modèle du Führer suprême, une éthique nouvelle du travail, une nouvelle confiance en soi, une nouvelle fierté grandit chez l'ouvrier allemand, surtout dans la jeune génération, celle qui est passée par les organisations de la jeunesse, le Service du travail et le Service militaire. » (38) L'ouvrier allemand, continue Marquès-Rivière, a confiance en l'État national-socialiste et dit publiquement: « Ce que le Führer fait sera certainement bien. » (39) Cette nouvelle orientation dans la classe ouvrière allemande fut dissimulée par la presse juive d'avant-guerre. Au lieu de cela, elle annonçait que les Nazis avaient réduit les ouvriers à l'état « d'esclaves ». Il est grand temps maintenant que l'ouvrier français fasse confiance au national-socialisme et qu'il se mette à collaborer pour construire une Europe nouvelle. (40)

           

Dans sa fonction de chef de police du Service des Sociétés Secrètes, Jean Marquès-Rivière édifia un imposant réseau de mouchards et d'informateurs (dont plusieurs femmes) dans la zone occupée du Nord de la France. Il analysait tous les documents accumulés et toutes les dénonciations, mit fin aux Loges et confisqua les bureaux de leurs sièges. (41) Il commença avant tout par identifier les membres des sociétés secrètes, les mettait sur listes et exigeait une surveillance stricte de leurs activités. Il transmettait les 'cas suspects' aux autres instances de l'administration, concrètement parlant soit à l'inspecteur de police Georges Moerschell ou directement au SD par le SS Obersturmbannführer Moritz. Le mal famé et peu scrupuleux Moerschell était en contact permanent avec la Gestapo à qui il livrait Francs-Maçons et Juifs. En tant que membre du Parti Populaire Français, Marquès-Rivière avait aussi un rôle à jouer dans la Défense allemande. (42) Aussi le chef de la police des S.S.S. passait auprès de ses collègues à Vichy pour être « un agent à la solde des Allemands ». (43) Pas moins de 510 Francs-Maçons furent fusillés pendant la guerre ou moururent dans les camps de concentration, bilan auquel Marquès-Rivière a largement contribué. (44)

 

L'historienne Dominique Rossignol le classe avec justesse parmi les Ultras de la Collaboration parisienne. À Paris, un groupe de collaborateurs avaient pris la propagande en mains et ses membres, non sans un certain esprit de concurrence, exécutaient les ordres qui venaient de Berlin. Ces hommes auraient été totalement dépendants des forces d'occupation et auraient montré un attachement total à la personne de Hitler. Par conviction, ils adhéraient entièrement aux idéaux du Troisième Reich. (45) Une femme moucharde bien active et efficace pour le S.S.S. fut l'auteur Jeanne Canudo qui était, comme Jean Marquès-Rivière, ancienne membre des Polaires. (46)

 

Le S.S.S. organisaient des conférences, des colloques, des expositions; on imprima articles de presse, tracts, affiches. En octobre 1940, Marquès-Rivière organisa une exposition à Paris pour démasquer le complot « judéo-maçonnique ». On installa dans le Rue Cadet un genre de musée avec des objets confisqués et un « Centre d'histoire contemporaine ». Là aussi se trouvait le siège de la Société Asiatique dirigée par Marquès-Rivière. Toujours est-il que trente-sept collaborateurs travaillaient dans ces institutions qui avaient pour mission principale d'analyser des documents maçonniques.

 

En septembre 1941, s'ensuivit, avec sa collaboration et sous sa direction, une autre exposition très agressive ayant pour thème Le Juif et la France  au Palais Berlitz. Avec l'aide de l'ambassade allemande, on y installa un bureau technique qui, entre autres travaux, était chargé de faire venir à Paris des matériaux d'une exposition qui avait eu lieu à Rome sous le titre Le Juif errant, ainsi que des objets provenant de Berlin et de Munich.

 

Devant le Palais Berlitz, on pouvait voir un immense poster présentant un juif avide qui voulait s'emparer du monde. L'image figurait aussi sur la couverture du catalogue. Au premier étage de l'exposition, il y avait plusieurs sections: le juif en caricatures, le juif errant, les perversions juives dans le cinéma, des études morphologiques  (disons plutôt racistes). Au rez-de-chaussée, on pouvait lire, entre autres, le texte des lois raciales de Nuremberg. Pour quitter l'exposition, on passait par deux diaporamas: à gauche, l'un s'intitulait : « D'où viennent-ils? » et montrait des maisons « 'juives' à moitié détruites et leurs habitants « hébétés »; à droite, l'autre s'intitulait « Où vont-ils arriver? » et montrait un magnifique château, propriété des Rothschild et un Juif 'richissime' qui descendait d'une limousine. (47)

 

Affiche de l'exposition ' Le Juif et la France ', au Palais Berlitz

 

En tant que rédacteur en chef, Marquès-Rivière éditait une revue mensuelle anti-maçonnique Les documents maçonniques, dont la publication fut autorisée par les SS. Le terrible SD Chef Reinhard Heydrich était mis au courant du contenu, de l'article de Jean Marquès-Rivière directement par le Obersturmbannführer Moritz. (48) Les Allemands avaient décidé que Les documents maçonniques seraient distribués gratuitement dans les écoles, les institutions publiques et dans les camps de prisonniers. C'est pourquoi on tira quatre-vingt mille exemplaires lors de la première parution.

 

Par la suite, l'infatigable chef de police des S.S.S. rédigera le scénario d'un film spectaculaire de conspiration intitulé Forces occultes. Le film obtint une très belle subvention du côté allemand de 1 200 000 Frs et fut projeté pour la première fois en 1943. Le journal Le Pilori du 18 mars 1943 publia le communiqué de presse de ce film. Il y est dit qu'il voulait être un acte politique voire révolutionnaire. Le peuple français aurait souffert depuis 70 ans sous « une anarchie démocratique. » L'élite du pays était « enjuivée » depuis 20 ans et la bourgeoisie française aurait été réduite qu'à n'être que les simples domestiques des Juifs. Avec Forces occultes on allait libérer les premières énergies nécessaires pour les durs et décisifs combats futurs (contre les maçons et les Juifs). Ce film donnerait naissance à une révolution nationale; cette révolution se définirait à l'extérieur comme une franche politique de collaboration, à l'intérieur ce serait une politique de purification et de profond renouveau des cœurs et des esprits. (49)

 

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Jean Marquès-Rivière partageait entièrement la vision du Reichsführer-SS Heinrich Himmler qui pensait que les Francs-Maçons étaient le prolongement des bras de « la juiverie mondiale ». Quand la Franc-Maçonnerie aura disparu, ainsi parlait le chef de la police et l'expert en occultisme, alors il ne restera que « son inspirateur, le Juif, que nous aurons traqué et qui, dépourvu de ses tentacules politiques qu'étaient les loges, ne pourra plus ainsi jouer de la chair et du sang des peuples. Le Juif, sans la Maçonnerie, perd beaucoup de ses moyens; c'est pour la double tâche de combattre à la fois le Juif et son serviteur, le maçonnique, que nous sommes réunis ici, dans cette sorte de conseil de guerre aryen et dont les résultats, j'en suis sûr, seront fructueux et décisifs. » (50) Mais Jean Marquès-Rivière n'était pas uniquement actif sur le plan intellectuel. Il participait personnellement aux arrestations, aux emprisonnements et aux persécutions menées par son Service des Sociétés Secrètes. (51)

 

Son souhait d'alors était d'ériger un Musée permanent des Sociétés secrètes. Il voulait sûrement avec une telle institution non seulement faire « un  travail d'éclaircissement » mais aussi pouvoir se procurer personnellement un accès vers un pouvoir politique occulte car, dans son Histoire des doctrines ésotériques, on peut lire que les doctrines secrètes un jour dirigeront la terre. (52) Mais pour lui, il ne s'agissait pas uniquement des doctrines mais directement des dirigeants occultes qui, d'après lui, interviendront comme hommes de l'ombre dans le destin de l'humanité.

           

« Il existe des êtres humains en qui reposent la Toute-Sagesse et la Toute-Puissance. Selon les traditions asiatiques, ce sont des solitaires ignorés de tous, isolés dans les abîmes neigeux et les places inaccessibles de l'Himalaya. Et ainsi, à travers l'Asie, une immense Fraternité existe, dont nulle image terrestre ne peut donner l'idée et à laquelle nulle description ne peut s'appliquer. […] Les Êtres dont je parle ici, étant libérés, sont en dehors ou au-dessus de la manifestation, et sont par conséquent supérieurs aux dieux. » (53) A remarque que dans ce texte, Marquès-Rivière désigne « certains rituels tantriques » qui permettent, quand on les pratique, d'interroger les Êtres supérieurs.

Un tel complot de puissances invisibles et de forces cachées correspondait bien à l'esprit de l’extrême droite de l'époque qui flottait alors en Europe. Derrière les guerres visibles, se déroule « une guerre occulte, la guerre menée dans l'ombre par ce que l'on peut appeler, d'une façon générale, les forces de la subversion mondiale, avec des moyens et dans des circonstances dont l'historiographie courante ignore tout. » Pour reconnaître cela, il est exigé « une vue tridimensionnelle de l'histoire qui, outre les deux dimensions de surface comprenant les causes, les faits et les acteurs apparents, considère aussi la dimension en profondeur , souterraine, où se meuvent des forces, des influences, dont l'action est souvent décisive et qui ne peuvent se ramener au seul plan humain, individuel ou collectif. » (54)

 

Après la Libération de la France, Jean Marquès-Rivière alla, en 1944, avec les troupes allemandes, vers l'Est, vraisemblablement avec des partenaires du Régime de Vichy, à Sigmaringen (?). A cause de sa collaboration avec les Nazis, il fut condamné à mort par contumace. Plus tard, on le verra faire des allers-retours entre l'Asie et sa chaire d'orientaliste dans l'Espagne fasciste de Franco. En Inde, raconte une élève, « il rencontra presque tous les Sages de ce temps et de ce pays. » (55) On peut lire chez André Combes qu'il aurait vécu quelque temps comme moine bouddhiste au Ceylan et qu'il mourut, après une amnistie, à Lyon en 2000. (56)

 

Jean Marquès-Rivière et le Kalachakra-Tantra

Jean Marquès-Rivière, orientaliste et habitué de l'Inde, très apprécié par ses collègues français, quelques temps membre du groupe  Les Polaires, antisémite fanatique sous le Régime de Vichy, chef de police du malfamé S.S.S. (Service des Sociétés Secrètes ), ' limier ' des SS, condamné à mort par contumace en France après la guerre pour avoir livré des Francs-Maçons et des juifs à la Gestapo, fut aussi l'un des premiers avant-gardistes pour la diffusion en Occident du Kalachakra-Tantra. En 1985, il publia chez Laffont à Paris un livre sous le nom de Jean M. Rivière « Kalachakra – Initiation tantrique du Dalaï  Lama. » (57)

 

Rieivere - Kalachakra

Le Kalachakra Tantra et le Mythe du Shambhala, qui y est inclus, constituent  un texte sacré du Bouddhisme tibétain. "Kalachakra" , mot sanskrit, veut dire la « Roue du Temps » et c’est aussi le nom du plus grand « Dieu du Temps ».  Le Kalachakra-Tantra passe pour être,  selon de nombreux lamas, « le sommet du système bouddhiste ». 

 

Depuis plus de trente cinq ans, des centaines de milliers de personnes ont été “initiées” dans le rituel du  Kalachakra Tantra par le XIVe Dalai Lama. En public, on présente ces initiations comme étant une contribution, digne et exaltante, à la paix du monde et qui aidera à faire progresser la compassion pour tous les êtres vivants, le dialogue interreligieux, la tolérance entre les peuples et les races, la paix des cœurs, le développement de l’esprit et la béatitude pour le troisième millénaire. Mais celui qui étudiera le texte de plus près, s’apercevra bientôt qu’il ne s’agit pas là d’un texte prônant la paix, mais d’une agressive prophétie apocalyptique qui annonce un combat cosmique opposant les forces bouddhistes du Bien aux religions non-bouddhistes qui représentent le Mal. Il est particulièrement frappant de voir que plusieurs intellectuels fascistes et nationalsocialistes se sont approprié des idées du Kalachakra, parmi lesquels figure Jean Marquès Rivière.

 

Son livre Kalachakra - Initiation tantrique du Dalai Lama résume de manière très claire les contenus des Tantras, si bien qu’il se trouve cité dans toutes les listes officielles de littérature consacrées à l’étude de ce rituel. Il est finalement empreint d'une réelle authenticité car l'orientaliste qualifié et le sanscritiste peut se recommander de son titre de « conseiller » auprès d'un nombre assez impressionnant de lamas et de confrères. Pour faire ressortir l'importance de cette assemblée, jetons donc un coup d'œil plus précis sur la « nomenclature » des experts cités dans l'introduction du livre. On y trouve, entre autres, le Dr Tsepak Rigzin, de la Bibliothèque des Archives tibétaines de Gangchen Kyishong de Dharamsala; M. Svetaslav Roerich de Bagalore, frère du tibétologue bien connu, George Roerich; le Lama Geshe Rabten de Tharpa Choling, « qui m'a remis le mantra et le mandala du Kâlachakra; je salue avec respect et dévotion ce grand Guru tibétain »; le tibétologue Dr. Lokesh Chandra; l'écrivain et voyageur du Tibet Marco Pallis, « dont les suggestions et les conseils m'ont été utiles »; du monastère tibétain de Sarnath, le Lama Je Rinpoche Lobsang Tsondul, grand spécialiste du tantrisme tibétain; de l'École des Ka.gyu.pa Nichang Rinpoche, Thubten Chodag et Lobsang Tenzin Rikha de l'Institut de Culture tibétaine dans la Varansyeya Sanskrit University. Cette liste est vraiment impressionnante. Jean Marquès-Rivière en est d'ailleurs très fier: « Tous ces upa-guru m'ont indiqué le chemin de Shambhala; ma profonde reconnaissance leur est acquise. » (58) Le livre figure aussi dans la bibliographie officielle des experts du Kalachakra éditée par Alexander Berzin. (59) On peut donc en déduire que Marquès-Rivière a fourni une présentation très acceptable du Tantra-Kalachakra et le livre, jusqu'à présent, n'a jamais soulevé aucune critique de la part du milieu des lamas.

 

Dès la page 18, Marquès-Rivière en vient à parler du mystérieux et mythique Roi du Shambhala qui n'a pas uniquement fasciné les Tibétains et les Mongols, mais aussi tous les intellectuels fascistes allemands, italiens, français et espagnols, de culture traditionaliste. « Au royaume secret de Shambhala   demeure le grand bodhisattva spirituellement tout-puissant, son Roi. Il attend l'heure des rénovations et la venue de l'âge d'or; pendant ce temps, il dirige les destinées spirituelles du monde et enseigne aux meilleurs des fils des hommes les degrés de l'initiation du Kâlachakra. » (60) Voilà ce que nous apprenons sur la localisation de ce royaume mythique: « L'évocation du Royaume de Shambhala a eu et a toujours une extraordinaire résonance dans toute l'Asie bouddhique sous influence tibétaine. Apparaît alors l'image d'un pays mystérieux, sacré, centre exceptionnel de spiritualité, sanctuaire mystique dont le prêtre-roi accorde une initiation très secrète. […] Protégé par des rangées circulaires de hautes montagnes neigeuses, inaccessibles aux pieds des humains, le saint Royaume de Shambhala demeure ainsi secret et intouchable pour les peuples dégénérés et décadents qui peuplent actuellement la terre. Il est le site béni et privilégié que quelques rares élus ont pu et peuvent encore atteindre dans leur corps ou hors de celui-ci. » (61) Quelques lamas pensent qu'il se situe dans le désert de Taklamakan: « Dans cette partie désertique de l'Asie centrale, une des plus mystérieuses encore de la planète malgré la pénétration industrielle de la Chine communiste, les traditions asiatiques ont placé leurs légendes et leurs rêves. Pour un certain nombre de Lamas, le mystérieux Royaume de Shambhala résiderait là. » (62) Quant à la diffusion du mythe, nous apprenons que « des millions d'Asiatiques ont cru et croient encore en l'existence et la réalité du Shambhala; cette croyance justifie, explique et intègre leurs activités humaines et leurs conditions. » (63)

 

Le Roi du Shambhala passe pour être tout-puissant et pénètre, de manière magique, encore aujourd'hui les âmes des hommes. Il « réside à la fois dans son Royaume des Shambhala et dans le cœur de chaque être vivant et c'est là où chacun peut le rejoindre par la Voie Royale s'il le désire. Les chemins vers Shambhala sont intérieurs et extérieurs tout à la fois. » (64) Il est encore dit du Roi: « En tant que Maître universel, Empereur du monde, souverain spirituel des puissants courants d'énergies subtiles qui règlent l'ordre cosmique et la vie même des hommes, le Kulika [Roi de Shambhala] dirige l'évolution spirituelle des masses humaines incarnées dans la lourde et aveuglante matière. » (65) « Le grand bodhisattva spirituellement tout-puissant » est entouré d'une cour de conseillers très compétents: « Shambhala serait alors une communauté de sages soit réunis en un seul endroit soit répandus à travers le monde comme une Fraternité secrète et puissante dont les membres seraient liés entre eux par des pouvoirs supra-normaux.  Les Tibétains admettent facilement de tels concepts que l'Occident rejette avec dédain et souvent dérision. » (66) Quatre-vingt seize royaumes plus petits sont groupés comme dans une mandala autour de l'État central Shambhala. Leurs dirigeants connaissent les techniques magiques pour pouvoir influencer les consciences humaines: « Les quatre-vingt seize chefs des royaumes  entourant Shambhala possèdent, selon la tradition, une baguette magique qui les rend capables d'adresser immédiatement des messagers là où ils veulent: les lamas y voient là le symbole du contrôle des niveaux supérieurs de l'être humain sur le corps et ses activités psychiques. » (67)

 

Les envoyés du Royaume de Shambhala sont des êtres humains ou surnaturels qui ont été initiés dans le Kalachakra-Tantra. Mais aujourd'hui, seul le Dalaï Lama peut décider cela, selon Marquès-Rivière: « Le Dalaï Lama en détient le pouvoir actuellement et réserve cette initiation à peu de personnes, s'il faut en croire son entourage de Dharamsala. Enfin, le Royaume de Shambhala n'est pas une multinationale qui a besoin de P.D.G. pour écouler sa marchandise. L'action du Pontife-roi est spirituelle et elle s'opère sur des plans subtils où les églises, les groupes, les centres et les 'personnalités', si éminentes soient-elles, n'ont rien à voir. » (68)

 

La Dalaï Lama aussi pense qu'une réelle influence émane du Royaume mythique de Shambhala et influence notre communauté planétaire. C'est le dénommé Kalachakra Mandala de sable qui servirait d'intermédiaire direct entre Shambhala et la réalité. (69) « Bien qu'aucun homme ne sache où se trouve le Shambhala, nous fait savoir le prince souverain de l'église, il semble pourtant bien exister. Bien qu'en ce moment aucun être humain normal ne peut voir ni entrer en contact avec le Shambhala avec des moyens normaux, on devient quand-même peu à peu conscient que cela est possible. Dans les écritures, il est dit que Shambhala peut entrer en contact avec notre monde. En résumé, le mandala du Kalachakra n'est pas comme les autres mandalas. D'autres pratiques tantriques concernent l'individu, mais le Kalachakra concerne la communauté, la société humaine en tant qu'un tout. » (70)

 

Marquès-Rivière va ensuite parler des prophéties messianiques apocalyptiques du Kalachakra-Tantra: « Lorsque l'ensemble de ce dharma, de l'ordre humain et cosmique tout à la fois, est troublé par le désordre, le prêtre-roi de Shambhala devient alors une puissance terrible et courroucée, comme nous verrons, et rétablit sans pitié [!] l'harmonie nécessaire à l'évolution du monde. […] Une troisième guerre mondiale opposant deux blocs ennemis se déchaînera et le maître du parti vainqueur sera le dominateur du monde, politiquement et économiquement. » (71) « Le rôle futur de ce pontife dans le terrible cataclysme, qui secouera l'humanité à la fin de ce cycle, sera primordial puisqu'il en sera l'artisan, poursuit Marquès-Rivière, Bodhisattva, compatissant et rempli d'amour pour tous les êtres vivants qu'il aide et soutient à tout instant, il est également le grand justicier qui, sur son cheval blanc, à la tête de son armée invincible, viendra restaurer l'ordre, le dharma, du monde. » (72) Selon ce modèle apocalyptique, ce monde sera entièrement détruit afin qu'un nouveau monde (bouddhiste) puisse naître: « Dans ce concept de Shambhala, il y a l'attente d'une renovatio radicale, l'espoir de recommencer ab initio du Millénium. » (73)

 

En se référant aux armes supra naturelles décrites dans le texte original du Kalachakra-Tantra et utilisées dans cette guerre de la fin des temps, Marquès-Rivière pose la question: « C'est alors qu'une armée surgira; les textes mêlent ici le réel et le fantastique, des êtres surnaturels combattant avec les soldats de Shambhala et des armes puissantes, des harpons et des roues célestes venant au secours de ce dernier. Faut-il y voir l'intervention d'extra-terrestres? » (74) Même le XIVe Dalaï Lama se demande si les « guerriers de Shambhala » ne viendraient pas des étoiles: « Il existe encore une autre possibilité, qu'il puisse s'agir d'une autre planète [pour Shambhala]. Espérons que ces personnes ne soient pas ces petits bonshommes verts et méchants que l'on voit dans les romans de science-fiction et qui viendraient asservir les êtres humains … Non, sûrement pas, car il est dit que le chef de Shambhala serait très beau et très intelligent et qu'il possèderait tous les dons de la justice et de la compassion. Nous verrons bien, n'est-ce pas? » (75)

 

Peu après la mort de Marquès-Rivière, parut un petit livre ayant comme titre La caverne du cœur, Lettres de l'ami spirituel, de Marianne Kohler. L'auteur est issue d'une riche famille de la noblesse russe qui avait émigré en France. Elle travailla durant plusieurs années comme journaliste pour la revue féminine Elle. Très tôt, elle manifesta son intérêt pour les questions de spiritualité. La caverne du cœur contient toute la correspondance de sa vie échangée avec son « ami spirituel et maître ». Son maître ne voulait pas, selon elle, qu'on le nomme par son nom car il avait horreur de tout culte de la personnalité envers un guru. Mais il l'autorisa « à publier ses lettres, pourvu que je taise son nom. Comme beaucoup de grands spirituels arrivés au terme du voyage, il ne souhaitait pas laisser de traces. » (76) Le motif réel de tous ces mystères est la complexité de la vie de cet « ami spirituel et maître » qui n'était autre que Jean Marquès-Rivière. Cet échange de lettres va des années 70 jusqu'en 1999. Le livre nous renseigne aussi sur les contacts qu'a eus l'ex-collaborateur des SS avec Tensin Gyatso, le XIVe Dalaï Lama: « Je connais très bien les Tibétains, et voici mes justifications (car vous pourriez penser que je me gonfle pour vous impressionner), écrit Marquès-Rivière à son ami, je connais le Dalaï Lama. Je l'ai vu plusieurs fois, seul à seul, à Bénarès, dans le grand monastère de Sarnath, où j'ai même parlé devant une centaine de lamas qui y étudiaient; je l'ai revu à Genève. J'ai été en rapport avec son délégué officiel à l'ONU de Genève et ai déjeuné plusieurs fois avec lui. Je suis un des professeurs européens qui ont participé à la création, près de Zürich, du monastère tibétain qui y fonctionne [il s'agit du monastère de Rikon qui possède une bibliothèque de 10 000 titres, tous consacrés au Tibet]. J'ai été au Mont Pèlerin et connu le geshé que vous connaissez; il m'a même donné le mantra (très secret) de Shambhala. En Inde, dans mes voyages, j'ai vu les Tibétains dirigeant, à Delhi, la maison du Tibet. En un mot, je les connais bien, dans leur couvent, dans leurs activités extérieures, dans leur vie spirituelle. Des tulku (77), j'en ai vu des dizaines, depuis des êtres remarquables jusqu'à de petites crapules, menteuses et voleuses. » (78)

 

Ce serait le XIVe Dalaï Lama qui aurait initié le collaborateur nazi et auteur d'un panégyrique d’Hitler, Jean Marquès-Rivière, à quelques mystères du Kalachakra-Tantra. (79) « Il me faut enfin ici remercier tous ceux qui m'ont aidé directement ou non, à la réalisation de ce travail. Je dois citer, en premier lieu, S. S. le Dalaï Lama qui, lors d'une mémorable rencontre à Bénarès, m'expliqua le symbolisme du sceau de Kâlachakra, le rNam.beu.dbang.idan ' les dix fois puissants', mantra de dix syllabes dont les lettres sont unies en un beau dessin symbole du Vajrayâna [la voie du tantra]. Nous étions les hôtes du Maharajah de Bénarès et attendions la visite de je ne sais quel politicien important de Delhi, qui ne vint pas d'ailleurs. Grâce à cette longue attente, se penchant sur le sceau que je portais gravé sur ma bague, le Dalaï Lama m'initia aux divers symboles de ce yantra. » (80) Comme porteur de cet éminent sigle, l'ancien chef de police des Services des Sociétés secrètes pouvait se compter parmi les élus du Kalachakra-Tantra. Le XIVe Dalaï Lama avait aussi offert à cet homme, qui avait été condamné à mort par contumace à cause de ses crimes contre l'humanité, un autoportrait avec la phrase écrite de sa main: « En souvenir, avec mes souhaits et prières, pour la réalisation aisée de vos souhaits temporels et ultimes. » (81) À la question de savoir d'où il tirait sa légitimité pour dévoiler publiquement les secrets de ce texte du Tantra, Jean Marquès-Rivière répondait énigmatiquement: « L'autorisation en a été demandée par les voies traditionnelles et elle a été accordée. » (82) Il est très probable que c'est le XIVe Dalai Lama lui-même qui ait donné cette autorisation d'écrire sur le plus grand mystère de sa religion car qui d'autre aurait eu cette légitimation?

Et même si le XIVe Dalaï Lama ne semblait pas avoir été au courant du passé de ce Français, cette rencontre avec Jean Marquès-Rivière marque quand-même cette affinité ancrée en profondeur entre deux rejetons de cultures dont les représentants semblaient s'attirer magnétiquement. Ce sont, comme l'a exprimé l'admirateur passionné chilien de Hitler, Miguel Sarrano, les « archétypes » et les « divinités » qui agissent derrière le Dalaï Lama et le Kalachakra-Tantra, qui ressemblent le plus aux « archétypes » et aux « divinités » du fascisme religieux et avec les quels les visionnaires nazis trouvent des coïncidences. Les deux systèmes se laissent combiner sans aucun problème.

 

Bien qu'il ne fit pas partie de ceux qui ont construit le mythe SS de l'héritage des ancêtres, Jean Marquès-Rivière combine dans sa personne justement certaines qualités typiques qui étaient très prisées dans cette institution: orientaliste de haute qualification scientifique, initié dans une connection secrète avec le Tibet, antisémite fanatique doublé d'un anti-maçonnique, défenseur acharné de l'idéologie nazie, tenant d'une ultra-ancienne tradition aryenne hyperboréenne. Encore dans son livre sur le Kalachakra paru en 1985, il cite à nouveau et sans retenue la vision nordique hyperboréenne vers laquelle s'orientaient tous les visionnaires nazis, et il  compare le paradis de Shambhala du Dalaï Lama avec le royaume des hyperboréens, « dont la capitale fut Thulée ». (83) Tout à fait dans la ligne  des idéologues du national-socialisme occulte, tels Herman Wirth (en partie), Edmund Kiss, Karl Maria Wiligut, Julius Evola (en partie), Savitri Devi, Wilhelm Landig et Miguel Serrano, il continue: « Ces Hyperboréens, les premiers 'Pères' de l'humanité actuelle, furent les chefs des Atlantes, selon certaines traditions initiatiques. Cet appel du Nord serait donc un effet de la mémoire subconsciente des peuples de leur lointaine origine. » (84)

 

Alors que les rencontres publiques entre les Nazis et le XIVe Dalaï Lama soulevèrent de fortes critiques, elles sont présentées aujourd'hui par les exilés tibétains et les néo-bouddhistes occidentaux comme de simples coïncidences, des évènements sans importance au regard du nombre innombrable de personnes que le Dalaï Lama a reçues à travers le monde durant toute sa vie. Statistiquement parlant ceci est juste, mais  sur le plan du contenu ces prétendues rencontres précaires se distinguent des autres audiences parce que le « dieu-roi » tibétain et sa religion sont considérés par ces personnes comme le porteur et le réservoir d'un « savoir caché » qu'ils lient plus ou moins avec leur vision fasciste ou fascisante du monde. (85)

 

Ernesto Mila et le Kalachakra-Tantra.

Nous n'avons pas pu savoir dans quelles activités politiques Jean Marquès-Rivière fut impliqué durant son « exil » en Espagne, si du moins il s'y impliqua, ni s'il eut des contacts avec Ernesto Mila, natif de Barcelone, ancien « Führer » du parti nazi espagnol (PENS, Partido Espagňol National Socialista), antisémite fanatique, raciste, occultiste et plus tard membre de plusieurs organisations néo-fascistes. Mila, sur son home-page, indique qu'il est d'accord avec la critique de Marquès-Rivière sur les Francs-Maçons. (86) Cela ne veut pas dire qu'il le connut personnellement mais le fasciste espagnol partage clairement l'interprétation du Kalachakra de Marquès-Rivière et la combine avec sa vision du monde: « Quelle importance peut avoir ce rituel? Le Tantra de Kalachakra et son initiation n'est pas n'importe quel rituel parmi l'ensemble florissant du bouddhisme tibétain. C'est 'l'initiation suprême', celle qui assure 'la renaissance dans Shambhala' au moment de la bataille finale contre les forces du Mal. Un thème semblable se rencontre dans la mythologie germanique dans l'épisode du Ragnarök: Odin est à la tête de ses troupes composées des âmes des guerriers les plus héroïques tombés sur le champ de bataille et marche avec eux vers la bataille finale. Ce qui est réellement surprenant dans le cas du Tantra de Kalachakra, c'est que s'agissant de l'initiation suprême du bouddhisme tantrique, elle peut être administrée à n'importe qui, même s'il n'a pas été préalablement initié dans cette école traditionnelle: c'est une initiation pour profanes. Mais ce n'est pas tout, il s'agit d'une initiation propre à la caste guerrière. Elle est intimement liée à la légende de Gesar de Ling. » (87)

 

Gesar von Ling est désigné par des Tibétologues comme le « Siegfried » tibétain, en plus brutal et en plus cruel. Mila cite le lama casque-rouge Chögyum Trungpa, qui attend le héros national tibétain ressuscité comme le Führer apocalyptique: « Gésar de Ling vivait à peu près au XIème siècle, et était le roi de la province de Ling, dans l'Est du Tibet. Au terme de son règne, les histoires et les légendes sur ses réalisations en tant que guerrier et dirigeant se répandirent dans tout le Tibet et finirent par former la plus importante épopée de la littérature tibétaine. Certaines légendes affirment que Gesar de Ling reviendra de Shambhala à la tête d'une armée pour vaincre les forces de l'obscurité dans le monde. » (88)

 

Ernesto Mila : Militia – Les bases de la tradition guerrière

 

Mila approuve donc et voit dans la Kalachakra-Tantra un rituel pour l'édification d'une nouvelle caste guerrière: « Le rituel du Tantra du Kalachakra accompli par le Dalaï Lama doit théoriquement servir à préparer des élites qui, lors de la bataille finale contre les forces du Mal, se regrouperont pour défendre Shambhala. » (89) En 1994, le XIV. Dalai Lama, réalisa, à Barcelone, lieu de naissance et de prédilection d’Ernesto Mila, une initiation au Kalachakra avec 3000 participants.

 

 


Les notes de bas de pages se trouvent dans l’original de la version imprimée 

 

 

 

 

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